tribulations halieutiques et autres petites choses

jeudi 27 février 2014

inverlussa bay, isle of Jura - août 1990



Cet été là, je me suis fichu la cheville en l’air. Plus question donc, quand août fut venu, de crapahuter, ahanant des miles durant, sur les pistes des lochs de la côte ouest de l’île. La semaine à Rose Cottage s’annonçait tristounette. Rose Cottage ressemble à tous les cottages écossais, sans âge, gris, sûr et solide. Un minuscule jardin de curé surplombe la rivière qui se jette dans la mer à une cinquantaine de mètres (à gauche sur la photo). Pas âme qui vive à moins de deux miles. Le paradis.
Le premier jour, un samedi, on décida que Sam le chien resterait avec moi pour me tenir compagnie. Et Sam ne me quitta plus d’une semelle, vautré avec moi sur le divan, couché à mes pieds sur le petit banc, attentif à mes côtés lors de mes sorties à béquilles, le long de la rivière jusqu’à la minuscule plage (premier plan). Sam et moi, on s’est fait notre petit emploi du temps, peinards : pêche jusqu’à l’heure du déjeuner, casse-croûte, lecture, sieste et repêche jusqu’au retour du reste de la troupe et départ quotidien pour l’unique pub de l’île à vingt-six miles de là.
Je l’ai repérée qui feignassait dans le trou d’eau claire, derrière le petit pont qui mène à la maison, gobant mollement les midges qui y tombaient en pluie. Et le jeu a commencé. Elle montait sur toutes les mouches lancées, les reniflait vaguement, les machonnait parfois et retournait lentement s’immobiliser sur le fond. La première truite de mer de ma vie, énorme, puissante et fluide. Le soir, les garçons essayèrent à leur tour, rampant sur la berge, se contorsionnant derrière les piles du pont, en vain.
Le lundi matin (on ne pêche pas le jour du Seigneur), le postman arriva vers 11 h alors que je pêchais. Je lui parlai de la truite et il sortit une canne de la voiture du royal mail pour tenter à son tour sa chance, sans résultat.
La semaine passa. Chaque jour, le facteur s’arrêtait, sortait sa canne et pêchait près de moi, en silence. Sam dormait d’un œil. 

Aucun de nous ne la ferra jamais.


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