Cet été là, je me suis fichu la cheville
en l’air. Plus question donc, quand août fut venu, de crapahuter, ahanant des
miles durant, sur les pistes des lochs de la côte ouest de l’île. La
semaine à Rose Cottage s’annonçait tristounette. Rose Cottage
ressemble à tous les cottages écossais, sans âge, gris, sûr et solide.
Un minuscule jardin de curé surplombe la rivière qui se jette dans la mer à une
cinquantaine de mètres (à gauche sur la photo). Pas âme qui vive à moins de
deux miles. Le paradis.
Le premier
jour, un samedi, on décida que Sam le chien resterait avec moi pour me tenir
compagnie. Et Sam ne me quitta plus d’une semelle, vautré avec moi sur le
divan, couché à mes pieds sur le petit banc, attentif à mes côtés lors de mes
sorties à béquilles, le long de la rivière jusqu’à la minuscule plage (premier
plan). Sam et moi, on s’est fait notre petit emploi du temps, peinards : pêche
jusqu’à l’heure du déjeuner, casse-croûte, lecture, sieste et repêche jusqu’au
retour du reste de la troupe et départ quotidien pour l’unique pub de l’île à
vingt-six miles de là.
Je l’ai repérée
qui feignassait dans le trou d’eau claire, derrière le petit pont qui mène à la
maison, gobant mollement les midges qui y tombaient en pluie. Et le jeu
a commencé. Elle montait sur toutes les mouches lancées, les reniflait
vaguement, les machonnait parfois et retournait lentement s’immobiliser sur le
fond. La première truite de mer de ma vie, énorme, puissante et fluide. Le
soir, les garçons essayèrent à leur tour, rampant sur la berge, se
contorsionnant derrière les piles du pont, en vain.
Le lundi matin
(on ne pêche pas le jour du Seigneur), le postman arriva vers 11 h alors que je
pêchais. Je lui parlai de la truite et il sortit une canne de la voiture du royal
mail pour tenter à son tour sa chance, sans résultat.
La semaine
passa. Chaque jour, le facteur s’arrêtait, sortait sa canne et pêchait près de
moi, en silence. Sam dormait d’un œil.
Aucun de nous
ne la ferra jamais.

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